2026-06-29
Au cœur de l’Institut Curie, une équipe CNRS-Inserm parie sur le fer pour s’attaquer aux métastases, responsables de 70 % des décès par cancer. Leur proto-médicament suscite beaucoup d’espoirs, mais de nombreuses étapes restent à franchir.
Transformer le fer, carburant des cellules cancéreuses les plus agressives, en arme pour freiner la formation de métastases : c’est le pari d’une équipe de l’Institut Curie dirigée par Raphaël Rodriguez, chercheur CNRS/Inserm. Dans un article publié le 7 mai 2025 dans la revue Nature, ces chercheurs décrivent un proto‑médicament capable de pousser certaines cellules à s’auto‑détruire par ferroptose, une forme particulière de mort cellulaire. Les métastases seraient impliquées dans environ 70 % des décès par cancer. L’étude reste préclinique, menée en laboratoire et chez la souris, mais elle ouvre une piste inattendue : utiliser la dépendance au fer de ces cellules pour les éliminer.
Pour résister aux traitements, certaines cellules cancéreuses accumulent et mobilisent du fer. Ce métal active l’expression de gènes qui favorisent résistance, migration et prolifération, ce qui les rend plus susceptibles de disséminer à distance. "Mais cela les rend également plus sensibles à la ferroptose, un mécanisme d’oxydation des membranes biologiques, qui détruit les cellules", souligne Raphaël Rodriguez, directeur de l’équipe Chemical Biology à l’Institut Curie. Tout tourne autour d’un même triptyque : ferroptose métastases fer. Reste une question qui vient vite à l’esprit des patients : s’agit‑il d’un nouveau traitement, et faut‑il modifier ses apports en fer au quotidien ?
Selon l’Institut Curie, les métastases naissent de petites sous‑populations de cellules dites "persistantes" tolérantes aux traitements, qui survivent aux chimiothérapies et thérapies ciblées en ralentissant leur division. Pour ces cellules, le fer joue un rôle clé dans l’adaptation : il alimente des voies de survie, de migration et de prolifération. "Nous ciblons un marqueur de mauvais pronostic, la protéine CD44 également exprimée dans d’autres cancers, comme ceux de la vessie, certains cancers du côlon", précise le chercheur. Les cellules CD44 "high" utilisent ce marqueur comme une sorte de poignée pour internaliser davantage de fer, ce qui les rend particulièrement agressives… mais aussi vulnérables à une attaque bien ciblée.
La ferroptose est une forme de mort cellulaire où le fer déclenche une oxydation massive des lipides des membranes, jusqu’à les faire éclater. Cette réaction se produit dans les lysosomes, ces petits "sacs de recyclage" remplis d’enzymes au cœur de la cellule. En activant la chimie du fer dans ce compartiment, les chercheurs génèrent des espèces réactives de l’oxygène qui attaquent les membranes. Dans l’étude publiée le 7 mai 2025 dans Nature, l’équipe a conçu une molécule baptisée fentomycine (ou Fento‑1), un "dégradeur de phospholipides" bifonctionnel : une partie se fixe aux membranes des cellules CD44+, l’autre renforce la réactivité du fer une fois la molécule entrée dans le lysosome.
Sur des modèles murins de cancer du sein métastatique, cette stratégie a ralenti la croissance tumorale et réduit le nombre de cellules prémétastatiques. Les chercheurs ont observé un effet cytotoxique sur des échantillons humains de cancers du pancréas et de sarcomes, illustrant le potentiel de cette nouvelle classe de composés. "Une preuve de concept. Nous souhaitons que la communauté s’en empare", résume Raphaël Rodriguez. Le travail a été mené avec le CNRS et l’Inserm, et s’inscrit dans la continuité de recherches sur la manière dont les cellules cancéreuses exploitent le métabolisme du fer tout en s’exposant, en retour, à cette forme de mort cellulaire par oxydation.
Cette approche ne consiste pas à donner du fer aux patients ni à en supprimer de l’assiette. Le proto‑médicament agit à l’intérieur de cellules cancéreuses bien particulières. "Dans les deux cas, il y a encore beaucoup de développement. Il nous faut bien comprendre le métabolisme du médicament, évaluer la toxicité", rappelle Raphaël Rodriguez, qui prépare la création d’une start‑up pour porter ces travaux vers les essais cliniques.
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