2026-06-14
338 nouveaux cas de diabète de type 1 à Alger en 2023. Que révèle ce chiffre sur la situation actuelle en Algérie ?
338 nouveaux cas chez les moins de 15 ans en une seule année, dans le seul département d’Alger, c’est un signal épidémiologique fort. Pour le mettre en perspective, il faut rappeler que ce registre d’Alger s’ajoute à celui d’Oran, le plus ancien d’Algérie, actif depuis 1973, et qu’ensemble, ces deux sources dressent un tableau cohérent d’une maladie en expansion accélérée. En Algérie, environ 4 millions de personnes sont atteintes de diabète toutes formes confondues, soit une prévalence estimée à 14,4% en 2023, mais le diabète de type 1 (DT1) de l’enfant obéit à une dynamique propre, auto-immune et indépendante du mode de vie. Aussi, cette augmentation apparait comme particulièrement préoccupante. Néanmoins il faut remarquer qu’Alger abrite plus de cinq millions d’habitants dont environ 40% de moins de 18 ans, et que le nombre de nouveaux cas doit être interprété dans ce contexte.
Observe-t-on une augmentation de l’incidence du diabète de type 1 chez l’enfant par rapport aux années précédentes ?
On observe effectivement une augmentation de l’incidence du diabète de type 1 chez l’enfant par rapport aux années précédentes. Si on prend l’exemple d’Oran, l’incidence annuelle qui n’était que de 1,6 pour 100 000 enfants en 1981, a atteint 8,1 pour 100 000 en 1988, elle a continué son ascension pour atteindre 24,5 pour 100 000 enfants de moins de 15 ans par an sur la période 2010-2014, puis 31,12 pour 100 000 enfants de moins de 15 ans sur la période 2013-2017. A Alger, on n’a pas le même recul mais la situation doit être similaire, ce qui traduit une véritable «épidémie silencieuse».
Comment l’Algérie se situe-t-elle par rapport aux autres pays de la région et aux données internationales ?
Cette progression inquiétante du diabète de type 1 en Algérie fait d’elle l’un des pays les plus touchés au monde qu’on peut classer dans le «top 5» avec une incidence du DT1 chez l’enfant estimée à 30 pour 100 000 personnes. Pour rappel, depuis 2016, l’Algérie figurait déjà dans le «top 10» mondial des pays à très forte incidence de diabète de type 1 chez l’enfant. L’atlas 2024 de la Fédération internationale du diabète confirme cette position : parmi les 83 pays disposant de données récentes, les dix pays présentant la plus haute incidence de DT1 chez les moins de 15 ans incluent la Finlande, l’Arabie Saoudite, le Koweït, le Qatar, l’Estonie et l’Algérie. Les valeurs observées dans les pays arabes sont contrastées et nous poussent à une sérieuse réflexion : l’incidence varie de 2,5 pour 100 000 à Oman à 22,3 pour 100 000 au Koweït.
Peut-on parler d’une progression préoccupante ?
Oui, sans ambiguïté. La progression porte principalement sur les classes d’âge 0-4 ans et 5-9 ans, dont les incidences atteignent ou dépassent celle des 10-14 ans. Environ 25% des enfants diabétiques sont âgés entre 0 et 4 ans, ce qui signifie que la maladie touche désormais des nourrissons et des tout-petits, chez qui le diagnostic est particulièrement difficile et le risque d’acidocétose grave au moment du diagnostic est le plus élevé. Cette évolution, principalement liée à des facteurs environnementaux, pose de nouvelles difficultés aux familles et aux équipes en charge de la maladie.
Quels sont les premiers signes qui doivent alerter les parents ?
Les symptômes classiques du DT1 débutant constituent ce que les médecins appellent le «syndrome cardinal» et sont faciles à mémoriser : soif intense et permanente (polydipsie) ; urines abondantes et fréquentes (polyurie), y compris une énurésie secondaire chez un enfant déjà propre (c’est même le signe révélateur chez plus d’un quart des jeunes de plus de 10 ans) ; faim excessive (polyphagie) et amaigrissement rapide et inexpliqué. A ces signes constants, il faut ajouter la fatigue inhabituelle et parfois des troubles visuels ou une mycose génitale. C’est l’enfant plus jeune et surtout le nourrisson, ces signes ne sont pas évidents et le diagnostic peut errer d’où l’importance aujourd’hui dans le contexte algérien de mesurer la glycémie chez l’enfant devant tout symptôme insolite.
Pourquoi tant de diagnostics tardifs ?
C’est tout simplement parce que le médecin ne pense pas à ce diagnostic, d’autant que les faits rapportés par les parents ne sont pas souvent précis d’autant que les vomissements sont associés à une gastro-entérite, la polyurie à une infection urinaire et la dyspnée observée en cas d’acidocétose à une bronchite.
Dans une étude rétrospective sur l’acidocétose sévère chez l’enfant, le syndrome polyuropolydipsique était présent dans 96,5% des cas, deux semaines à un mois avant la décompensation, et le retard diagnostique était constaté dans 65,5% des cas, les malades ayant consulté antérieurement sans que le diagnostic soit évoqué.
Comment éviter la découverte du diabète à un stade compliqué, notamment lors d’une acidocétose ?
Il faut d’abord expliquer l’acidocétose. En l’absence d’insuline, l’organisme brûle les graisses et produit des corps cétoniques acides, ce qui entraine une acidification du sang potentiellement mortelle. L’acidocétose se manifeste par une haleine sucrée caractéristique, dite «odeur de pomme reinette», des nausées, vomissements, douleurs abdominales, une respiration rapide et profonde (respiration de Kussmaul), une somnolence, confusion, altération de la conscience et une déshydratation. Si elle persiste, elle s’aggrave, le patient perd conscience et sombre dans le coma.
Le risque d’œdème cérébral et de décès est alors très élevé. Le diagnostic est particulièrement difficile chez le jeune enfant. Les parents doivent s’informer et être alertés par des symptômes inhabituels apparaissant chez leurs enfants. La fréquence de l’acidocétose comme présentation initiale du DT1 durant l’enfance varie de 15 à 67% selon les études. Plus de la moitié des enfants de moins de 3 ans souffrent d’une acidocétose comme première présentation de leur DT1.
Comment réduire l’acidocétose au diagnostic ?
Face à cette situation épidémiologique en évolution ascendante, il est impératif de sensibiliser le corps médical et de façon plus générale le corps de la santé de l’importance de rechercher la présence de sucre dans les urines par un geste simple : l’utilisation d’une bandelette réactive urinaire. Cette recherche doit être effectuée devant l’apparition de tout symptôme pouvant suggérer le diagnostic ou même de tout symptôme inhabituel chez l’enfant. Il faut aussi sensibiliser les parents à interpréter les symptômes que pourraient présenter leurs enfants. Plus encore, la situation du DT1 en Algérie doit être considérée comme très sérieuse et rend nécessaire une campagne nationale d’information et de sensibilisation du grand public.
Quel est le rôle de l’éducation thérapeutique dans le contrôle de la maladie ?
L’éducation thérapeutique est un pilier indissociable du traitement. Le traitement du diabète infantile est très lourd car il exige 4 à 5 injections d’insuline quotidiennes, avec des doses et des horaires à respecter, nécessitant une implication absolue et permanente du parent. Après l’annonce du diagnostic, les familles font face à un choc émotionnel majeur, doublé d’une charge technique et organisationnelle considérable : maîtriser les injections, l’autosurveillance glycémique, la gestion des hypoglycémies, les adaptations à l’école et lors des activités physiques.
Les objectifs prioritaires pour améliorer la prise en charge en Algérie s’articulent autour de quatre axes : généraliser les registres régionaux pour disposer de données épidémiologiques fiables sur l’ensemble du territoire ; structurer les programmes d’éducation thérapeutique dans les services de pédiatrie ; renforcer la formation des médecins de première ligne pour réduire les délais diagnostiques ; et lancer des campagnes nationales de sensibilisation grand public permettant aux parents de reconnaître les signes précoces du diabète chez leur enfant. Les données du registre d’Alger 2023 constituent, en ce sens, un outil précieux : elles fournissent la base épidémiologique sur laquelle toute politique de santé publique crédible peut désormais s’appuyer.
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