2025-09-10
Notre corps cache un paradoxe fascinant : des cellules mutées, capables de devenir cancéreuses, cohabitent en silence dans nos tissus sains.
La recherche médicale vient bouleverser notre vision du cancer. Si l’on pensait que tout commençait par une mutation isolée, il apparaît désormais que les tissus sains de millions de personnes portent déjà des mutations favorisant les tumeurs. Pourtant, la plupart de ces cellules ne se transforment jamais en cancer. Les scientifiques explorent cette énigme qui pourrait ouvrir de nouvelles pistes de prévention.
Le scénario traditionnel associait l’origine du cancer à une mutation unique provoquant une prolifération anarchique. Mais les données récentes montrent que les mutations dites “promotrices” sont omniprésentes dans des cellules parfaitement normales. Dès la quarantaine, plus de la moitié de l’œsophage ou encore près de 10 % de l’estomac présentent déjà ces altérations génétiques. On en trouve aussi dans la peau, le côlon, les poumons ou encore les ovaires.
La question centrale est de comprendre pourquoi ces cellules, potentiellement dangereuses, ne franchissent pas systématiquement le cap de la tumeur. La réponse semble résider dans la compétition constante entre cellules : certaines dotées de mutations protectrices prennent le dessus, limitant ainsi l’expansion des voisines plus menaçantes.
Les chercheurs décrivent ce phénomène comme une véritable bataille. Dans les tissus, chaque division cellulaire engendre de nouvelles mutations aléatoires. Certaines offrent un avantage de survie, permettant à ces cellules de supplanter les autres. Dans des expériences sur souris, il a été montré que des cellules légèrement avantagées parvenaient à écarter des groupes entiers de cellules pré-cancéreuses, empêchant ainsi la formation d’un micro-tumeur.
Ce processus pourrait durer des années. Chez l’humain, les analyses de sang révèlent que le nombre de cellules mutées varie au fil du temps, augmentant ou diminuant selon les influences extérieures et les conditions de vie.
Une découverte marquante concerne le gène PIK3CA, souvent impliqué dans les cancers. Les cellules porteuses de cette mutation bénéficient d’un avantage métabolique. Mais des chercheurs britanniques ont montré que la metformine, un médicament courant contre le diabète, pouvait conférer ce même avantage aux cellules saines. Résultat : celles-ci reprennent le dessus et freinent la croissance des cellules mutées. À l’inverse, une alimentation trop riche en graisses favorise les cellules précancéreuses. Ce constat souligne l’importance des choix de mode de vie dans la prévention.
Au-delà des gènes, l’environnement joue un rôle décisif. La pollution atmosphérique, par exemple, a été reliée à une hausse de cancers du poumon chez les non-fumeurs. Des expériences ont montré que les particules polluantes provoquent une inflammation persistante dans les poumons, créant un terrain propice pour les cellules mutées. Trois ans passés dans une grande ville suffiraient à multiplier ce risque. Le même mécanisme a été observé avec les rayons ultraviolets, le reflux acide ou certaines infections bactériennes chroniques.
Les substances chimiques présentes dans l’eau potable ou dans certains cosmétiques ne déclenchent pas toujours des mutations directes, mais entretiennent une inflammation chronique. Et cette inflammation, comparée à une blessure qui ne cicatrise jamais, favorise l’installation de tumeurs.
Jusqu’il y a quelques années, étudier l’effet d’une mutation exigeait de créer des lignées de souris génétiquement modifiées, un processus long et coûteux. Désormais, l’outil CRISPR permet de modifier avec précision l’ADN d’une cellule isolée. Les chercheurs peuvent analyser des milliers de gènes en quelques mois et identifier ceux qui favorisent ou freinent le cancer. Cette avancée accélère considérablement la compréhension des interactions complexes entre mutations bénéfiques et nuisibles.
Ces travaux ouvrent la voie à une médecine préventive nouvelle génération. Si l’on parvient à renforcer les cellules protectrices ou à atténuer l’inflammation chronique, on pourrait empêcher l’évolution vers la maladie. Des médicaments comme la metformine, déjà utilisés à grande échelle, deviennent des candidats sérieux pour la prévention. L’enjeu est majeur, car avec l’allongement de l’espérance de vie, le nombre de personnes exposées à des mutations précancéreuses augmente.
Comprendre que des cellules mutées cohabitent avec nous sans forcément évoluer en cancer est une nouvelle rassurante, mais aussi une responsabilité. L’alimentation, le poids, l’exposition à la pollution ou aux rayons du soleil peuvent influencer cette bataille invisible. Les spécialistes insistent sur la nécessité de réduire les facteurs de risque pour soutenir l’action naturelle de nos tissus.
Les chercheurs envisagent déjà des traitements capables de renforcer la résilience cellulaire, afin que le corps repousse de lui-même les cellules les plus dangereuses. Cela concernerait en priorité les populations à risque élevé : anciens fumeurs, porteurs de mutations héréditaires ou patients déjà traités pour un cancer. Mais à terme, cette stratégie pourrait s’appliquer à des millions de personnes.
Alors que l’image classique du cancer comme une fatalité génétique s’effrite, la science propose une vision plus nuancée : une lutte permanente où l’équilibre peut être influencé par nos choix et, peut-être demain, par des thérapies préventives accessibles.
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